Tels des astres éteints

Tels des astres éteints Introduction
L'objectif du texte
La structure du texte
Les personnages



Tels des astres éteints, le troisième roman publié de Léonora Miano, aborde deux sujets rarement traités dans la littérature de langue française. Ici, l’auteur veut ouvrir au plus grand nombre les portes du monde assez méconnu de la conscience de couleur, et interroger la place de l’Afrique dans l’imaginaire de sa diaspora. À travers trois protagonistes, le roman présente des façons différentes de se penser noir. Nous vivons, en France, dans un pays où la couleur n’a, en principe, aucune signification. Il est cependant aisé de s’apercevoir que certains sont perçus comme étant différents, et se sentent différents. Pourquoi ? C’est ce que le roman explore.

La France ne considère pas encore les souches : africaine, caribéenne, asiatique ou européenne de ses populations, comme ayant la même valeur, la même légitimité. Elle ne vit pas ouvertement son identité comme multiple, mouvante, toujours en construction, mais comme un espace très clairement circonscrit dans lequel les individus ne sont acceptés que dans la mesure où ils ne le modifient pas. Tels des astres éteints décrit la suffocation de ceux qui ne parviennent pas à habiter ce lieu pour des raisons diverses, et qui ne trouvent le confort nulle part ailleurs. Les astres s’éteignent dans un monde où leur lumière n’est pas conviée à se déployer, un monde qui croit pouvoir s’en priver sans conséquences, un monde devant lesquels ils baissent les bras, cherchant à en concevoir un autre. Les trois personnages de Léonora Miano sont trois soleils noirs qui voudraient se lever, mais qui ne le font pas. Le temps les rattrape.

Au-delà de cet aspect des choses, ce que le texte montre, c’est la manière dont cette conscience particulière de soi qu’est la conscience de couleur naît, comment elle se consolide, et ce qu’elle peut produire dans bien des cas. Evidemment, les trois personnages principaux ne sont pas représentatifs de tous les Noirs vivant en France. Comme à son habitude, Léonora Miano a choisi des marginaux. Ceux qui connaissent déjà son travail et qui ont pu l’évoquer avec elle savent que la périphérie est, à ses yeux, une fenêtre grande ouverte sur le centre. Les parcours d’Amok, Shrapnel et Amandla instruisent autant sur les groupes humains qui les ont engendrés que sur le rapport à l’autre induit par le passé colonial ou esclavagiste, même quand on n’a pas vécu ces faits. Ils montrent combien il semble difficile d’assumer ce que Miano appelle « les identités frontalières », celles que la souche seule ne saurait définir.

Dans ce roman au décor européen, l’Afrique est le centre du monde. Elle est le Continent, quand l’Europe n’est que le Nord et l’Amérique l’Ouest. Elle est la seule terre qui vaille, celle qu’on chérit, celle à qui va l’allégeance, celle que pourtant, on ne construit pas. Il ne s’agit pas d’un texte sur l’immigration, dans la mesure où cet aspect des choses n’a pas d’impact en soi sur la conscience de couleur. La volonté de Shrapnel d’unifier tout le monde noir est partagée par de nombreux Noirs de par le monde, qu’ils soient Africains, Européens, Caribéens ou Nord-Américains. L’attachement d’Amandla à la pensée panafricaniste, voire afrocentrique, est aussi partagée par bien des individus d’ascendance subsaharienne.

L’objectif du texte concernant ce thème central de la conscience de couleur, est d’en interroger les manifestations. Bien souvent, même dans les cas où la fierté raciale est affichée, on est en présence de blessures profondes, apparemment indépassables, et génératrices de repli sur soi. Les personnages sont barricadés en eux-mêmes, ce que le texte restitue à travers l’absence de dialogues. Ils sont en proie à un chaos imperceptible de prime abord, puisqu’ ils semblent avoir fait des choix clairs et s’y tenir. Le titre du roman indique d’emblée cette violence subtile, avec l’achoppement où « des astres » s’entend « désastre. » Le roman tout entier est écrit ainsi, non pas toujours dans le frottement des mots, mais plus dans le phrasé des personnages. Les particularités ne sont pas nécessairement flagrantes. Pourtant, les conventions relatives à la ponctuation sont fréquemment transgressées, de façon à imprimer chez le lecteur le malaise des personnages. La langue, toujours accessible chez Léonora Miano, cache elle aussi quelques anglicismes, africanismes ou créolismes. Ils sont enfouis sous l’expression courante, comme sont occultés en France les thèmes du roman.

Tels des astres éteints ne nomme pas les courants de pensée auxquels il se réfère. Il s’agit d’une œuvre de fiction, pas d’un catalogue des mouvements identitaires traversant le monde noir. Ceux qui les connaissent reconnaîtront sans mal : le panafricanisme, l’afrocentricité (et pas l’afrocentrisme, non théorisé à ce jour), le nationalisme noir qu’il soit ou non imprégné d’égyptologie ou le rastafarisme. Pour ceux qui ne connaissent pas ces courants, il n’est pas nécessaire qu’ils soient nommés. D’ailleurs, s’il avait fallu le faire, il n’aurait pas été très aisé de les présenter tous. Le roman ne traite pas en soi des mouvements radicaux qui apparaissent en France depuis une dizaine d’années, mais plutôt des personnes qui y adhèrent et des raisons de leur choix.

Ce qui importe surtout, c’est de savoir que rien de cela n’est étranger à la France de notre temps. Le texte ne dit pas tout, mais il ouvre la porte afin qu’on se saisisse de ces questions et qu’on pacifie ce qui doit l’être si nous voulons vraiment fraterniser les uns avec les autres, devenir « membres les uns des autres », comme l’exergue du roman y invite. La pensée des personnages est donc exposée sans fard. Des propos habituellement tenus dans l’entre soi des Noirs sont rapportés, et le choc n’est pas à écarter pour les lecteurs sensibles… Le titre du roman, en dépit de son élégance, ne dissimule pas cela. Une fois encore, le titre qui a donné naissance au texte en synthétise la forme et le fond.

La structure du texte Le roman a été conçu de façon à ce que le lecteur puisse suivre un personnage à la fois s’il le souhaite. On peut lire uniquement les sections I consacrées à Amok, passer ensuite aux sections III consacrées à Amandla… pour provoquer des effets de lectures différents. La structure est dictée par la musique, sans que les airs donnant leur titre aux sections du roman soient directement liés à la question noire. Ils ont été choisis pour l’extrait des paroles citées en début de section.

Ainsi, Afro Blue montre ce que l’Afrique représente pour chacun des personnages, entre cauchemar et féerie. La citation choisie, Dream of a land my soul is from, pourrait se traduire : Je rêve de la terre qui berça mon âme. Pour Amok et Shrapnel, l’Afrique est l’enfance dont ils n’ont pas guéri. Pour Amandla, c’est à la fois un mythe et un désir profond, inscrits eux aussi dans l’enfance. Son berceau africain fut une construction verbale, un réel imaginé.

Straight Ahead est la section consacrée à la voie que les personnages ont choisi de suivre dans la vie. La citation choisie, Bumpy road confuse a body, leads a trusting soul astray, pourrait se traduire: Un chemin bosselé embarrasse le corps, égare les âmes résolues. Tous trois sont sûrs de leur choix, mais le fil de la lecture révèle combien le chemin suivi est incertain, même si les motivations de chacun sont compréhensibles.

Angel Eyes aborde le rapport à l’autre, le besoin de partager son existence avec quelqu’un. L’amour est nécessairement compliqué, lorsqu’on est incarcéré dans une vision du monde qui en politise le moindre aspect. La citation choisie, Try to think that love’s not around… Still, it’s uncomfortably near, pourrait se traduire : Penser que l’amour est absent, et pourtant d’une proximité inconfortable. La rencontre de l’autre ne pourra se faire qu’au prix de l’abandon de certaines représentations. Autrement, la présence si proche de celui dont on a besoin restera un inconfort.

Round Midnight, c’est l’heure qui tourne et qui oblige à sortir de soi-même, en bousculant les personnages. Le temps passe rappelle que le cheminement de chacun doit connaître un aboutissement. La citation choisie, It begins to tell, round midnight, pourrait se traduire : Ça commence à se faire sentir autour de minuit. Ce qui remonte, ce qui vient surprendre dans cette section du roman, contraindra les protagonistes à affronter vraiment la vie, ou à se rendre compte qu’ils ont perdu trop de temps pour qu’il leur reste une vie.

Left Alone, c’est l’aboutissement, le lieu où l’on se trouve après avoir arpenté le chemin qu’on avait choisi. La citation choisie, There’s no house that I can call my home, there’s no place from which I’ll nerver roam, signifie: Aucune maison ne m’appartient, Il n’est pas de lieu que je ne puisse quitter. Cela se passe de commentaire, et résume parfaitement le sentiment de bien des Noirs, y compris lorsqu’ils vivent sur le Continent, où tout ce qui a de la valeur est encore exploité par d’autres.

Les personnages principaux expriment trois manières différentes d’appartenir au monde noir. Aucun ne vit hors de cet espace non géographique, mais d’une réalité pourtant très forte. En dehors du nom d’Amandla (de celui de sa mère Aligossi, du clochard Zakhor et des noms égyptiens comme Narmer ou Khery Sesheta) ceux qui veulent faire de l’onomastique avec ce roman sont priés de se munir d’un bon dictionnaire d’anglais.

Amok est sans doute le personnage dont les lecteurs occidentaux se sentiront le plus proches, en raison de sa critique acerbe de ce qu’il appelle la noirie. En fait, il est, comme les autres, bien ancré dans le monde noir. S’il refuse de s’y impliquer concrètement, c’est qu’il ne se sent pas autorisé à le faire. Plutôt que de se mêler à d’autres groupes humains, il reste dans son coin, comme dans un rapport d’amour compliqué et néanmoins exclusif avec les siens. Il critique les chansons à message de Marley, mais il écoute sans arrêt Curtis Mayfield, autre chanteur « conscient » et influence majeure de Bob Marley1.

Shrapnel est un Noir fier de son origine et de l’apport des siens à l’universel. Il veut que tout cela soit enfin reconnu à sa juste valeur. D’après lui, le seul moyen d’y parvenir, c’est de renforcer la cohésion du monde noir, en unifiant ses peuples depuis la racine jusqu’au feuillage. Pour Shrapnel, la racine, c’est évidemment l’Afrique. Le Continent. Le feuillage, ce sont les Etats-Unis et sans doute, plus largement, les Amériques. Pour lui, il faut fédérer les Européens de souche subsaharienne, afin qu’ils fassent le lien entre la racine et le feuillage.

Amandla, contrairement à Shrapnel, pense que la diaspora doit s’investir non pas en Europe, mais sur le Continent. Pour elle, le développement de l’Afrique ne peut être qu’endogène, et sans ce développement, le monde continuera de poser un regard méprisant sur les Noirs, d’où qu’ils soient. Elle ne se reconnaît pas dans le pays dont elle a la nationalité, parce que ce pays ignore ses Noirs. Elle a vu le jour et passé son enfance dans un de ces territoires d’outre-mer dont on ne parle jamais en métropole, et dont on connaît si mal les populations.

Entity qui n’est pas nommée dans le roman, est la voix qui s’exprime au début et à la fin du texte. C’est aussi cette ombre qui parcourt le livre, cette silhouette qu’on voit avec son chapeau melon dans les couloirs du métro. C’est elle qui nous présente ces trois personnages. Come Sunday, tel qu’elle le revisite, n’est plus une prière à Dieu (le texte original dit : please look down and see my people through2), mais une supplique adressée au Africains et aux Afro-descendants. Qu’ils guérissent enfin, qu’ils se régénèrent, qu’ils offrent leur lumière au monde.

1 Dans sa jeunesse, Bob Marley forme, avec son copain Junior Brathwaite et d’autres, un groupe d’harmonies vocales imitant The Impressions, formation au sein de laquelle Curtis Mayfield chante.
2 Je t’en prie, abaisse tes regards et veille à ce que mon peuple passe (passer ici c’est sortir de la servitude, en finir avec ses épreuves).